Partagez
Aller en bas
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

La nuit de feu

le Ven 8 Sep - 10:32
E.E. Schmitt a écrit:Lorsqu’on a rencontré la sollicitation de l’invisible on se débrouille avec ce cadeau. Le surprenant dans une révélation, c’est que, malgré l’évidence éprouvée, on continue à être libre. Libre de ne pas voir ce qui s’est passé. Libre d’en produire une lecture réductrice. Libre de s’en détourner. Libre de l’oublier. Je ne me suis jamais senti si libre qu’après avoir rencontré Dieu, car je détiens encore le pouvoir de le nier. Je ne me suis jamais senti si libre qu’avoir avoir été manipulé par le destin, car je peux toujours me réfugier dans la superstition du hasard. Une expérience mystique s’avère une expérience paradoxale : la force de Dieu n’annihile pas la mienne ; le contact du moi et de l’Absolu n’empêche pas de remettre ensuite le moi devant ; l’intensité péremptoire du sentiment ne supprime en rien les délibérations de l’intellect. « La dernière démarche de la raison, c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle est bien fragile si elle ne va jusque là. » Or la raison n’a guère d’humilité spontanée, il faut qu’on la bouscule. [Pascal….] « La foi est différente de la preuve. L’une est humaine, l’autre est un don de Dieu. C’est le coeur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi, Dieu sensible au coeur, non à la raison. »
Lors de ma nuit au Sahara, je n’ai rien appris, j’ai cru. Pour évoquer sa foi, l’homme moderne doit se montrer rigoureux. Si on me demande : «  Dieu, existe-t-il ? », je réponds : « je ne sais pas » car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique partie tenable avec la seule raison. Cependant, j’ajoute : « je crois que oui . » La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas, ce que je sais n’est pas ce que je crois et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais. Face aux questionnements sur l’existence de Dieu, se présentent trois types d’individus honnêtes, le croyant qui dit : « je ne sais pas mais je crois que oui », l’athée qui dit : « je ne sais pas mais je crois que non », l’indifférent qui dit : « je ne sais pas et je m’en moque. » L’escroquerie commence chez celui qui clame : « je sais ! » Qu’il affirme :  « je sais que Dieu existe »ou « je sais que dieu n’existe pas », il outrepasse les pouvoirs de la raison, il vire à l’intégrisme, intégrisme religieux ou intégrisme athée, prenant le chemin funeste du fanatisme et de ses horizons de mort. Les certitudes ne créent que des cadavres.
En notre siècle où comme jadis, on tue au nom de Dieu, il importe de ne pas amalgamer les croyants et les imposteurs : les amis de Dieu restent ceux qui Le cherchent, pas ceux qui parlent à Sa place en prétendant L’avoir trouvé. La confiance du croyant offre une façon d’habiter le mystère. Comme l’angoisse de l’athée…. Le mystère, lui, subsiste. Plus j’avance en âge, plus je me rends compte que l’agnosticisme constitue une position majoritairement refusée. Les hommes tiennent à savoir ! Alors qu’il n’y a que des agnostiques croyants, des agnostiques athées, des agnostiques indifférents, des millions d’individus s’entêtent à mêler foi et raison, à refuser la complexité de l’esprit, à en simplifier les registres pour transformer en vérité universelle des sentiments très personnels. Nous devons reconnaître et cultiver notre ignorance. L’humanisme pacifique coûte ce prix là. Tous, nous ne sommes frères qu’en ignorance, pas en croyance. Ce ne sera qu’au nom de l’ignorance partagée que nous ne tolérerons les croyances qui nous séparent. En l’autre, je dois respecter d’abord le même que moi, celui qui voudrait savoir et ne sait pas ; puis, au nom du même, je respecterai ensuite ses différences. Lorsque, après ma nuit de feu, j’avais regagné notre bivouac dans l’oued sableux, j’avais fort mal interprété ce que m’avouait Ségolène qui avait prié Dieu de me tirer de ce mauvais pas. Je m’étais indigné, comme je le fais encore, que Dieu, en cas d’injustice ou de cataclysme n’intervint pas pour chacun ! Or Dieu n’est pas Celui qui sauve les hommes mais Celui qui leur propose de penser à leur salut. Ce récit, s’il ébranle certains, ne convaincra personne… J’en suis conscient. J’en souffre… Combien de fois aurai-je voulu transmettre la confiance qui me brûle ? Comme j’aurai souhaité souvent, en face d’amis désorientés ou d’inconnus désespérés, me montrer perusuasif ! Hélas, je ne suis pas contagieux… Seuls les arguments rationnels ont le pouvoir d’emporter l’adhésion, pas les expériences. Je n’ai fait qu’éprouver, je ne prouverais donc pas, je me contente de témoigner. En rédigeant ces pages, j’ai tremblé, jubilé, haleté, retenu mon souffle, hurlé d’enthousiasme, perclus par tant d’émotions que ce livre m’envoya deux fois à l’hopital… Inépuisable, cette nuit de feu continue à modeler mon corps, mon âme, ma vie, telle un alchimiste souverain qui n’abandonnera pas son œuvre. Une nuit sur terre m’a mis en joie pour l’existence entière. Une nuit sur terre m’a fait pressentir l’éternité. Tout commence.

E.E. Schmitt La nuit de feu.

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

in Contact :

le Dim 10 Sep - 14:47
D.F. Wallace a écrit:
Apprendre à penser, cela revient en fait à exercer un certain degré de contrôle sur ce que vous pensez aussi bien que sur la façon dont vous pensez. Cela signifie atteindre un niveau de conscience aigu qui vous permet de choisir ce vers quoi vous souhaitez porter votre attention et comment construire du sens à partir de vos expériences. Parce que si, en tant qu'adulte, vous n'êtes pas capable d'exercer ce type de choix, vous êtes totalement largué.

cité dans Contact. Chapitre : Une érotique de l'attention.

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Lun 25 Sep - 13:49
Bout de la langue : endroit où on met les mots que l’on ne trouve pas.

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Archives de zouavland

le Mer 27 Sep - 9:31
Malicieux a écrit:
Domino

Du haut de son perchoir,
Un domino d’ivoire
Sans numéro
Pouvait voir
Ses pairs choir
Dos à dos.

D'un regard et d’un mot
Critique à leur égard,
Le domino d’ivoire,
Dominé par l’ego
Se disait à l’écart
De ce sombre chaos
Dont les lois de hasard
S’appliquent aux numéros.

Ce domino d’ivoire
Sans numéro
Pensa même pouvoir,
- Cet idiot sur son perchoir là-haut ! -
Venir voir dans son dos.
Et continuent de choir
Les dominos…
Bientôt, bientôt
Jusqu’au perchoir !
A peine plus tard
En effet là-haut
Sans s’en apercevoir
Le domino d’ivoire
Fut poussé dans le dos,
Et se mit à choir
Aussitôt.
- Il ne pouvait y croire ! -
Même au
Moment de choir
De si haut
- Il ne pouvait y croire ! -
Jusqu'au dernier regard,
Le domino chercha à voir
Dans le miroir de l’eau :
Aucun point noir
Sur son dos!
Mais, blanc ou noir,
Double Six ou Zéro,
Un domino
Est tenu de choir,
Un domino
D’ivoire,
De choir
De haut.


Dernière édition par Le piaf le Mar 20 Mar - 8:29, édité 1 fois

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Lun 2 Oct - 19:23
Martin Page a écrit:Quand on vous lit, on a l'impression que vous cherchez à fondez une religion dans le seul but de pouvoir vous en prendre à vos fidèles et de leur reprocher une adoration que vous quémandez. Je ne dis pas que vous avez tord dans vos analyses, nous sommes d'accord : le monde est atroce et les êtres humains sont pathétiques et monstrueux. Mais cette lucidité est pleine de raisons cachées que vous n'analysez pas. J'aurais préféré que vous soyez violent, très directement violent. Et surtout violent avec vous-même. Vous vous en sortez trop bien. Vous êtes le seul innocent dans un monde corrompu et c'est très irritant.

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

De l'intelligence...

le Lun 16 Oct - 10:45
Nietcheucheu a écrit:Si l’on est intelligent, la seule chose dont on ait à s’occuper est d’avoir la joie au cœur

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Mar 17 Oct - 11:43
Cuicui a écrit:J'écris pour ne pas mourir et ça marche. Sans compter que je marche pour ne pas mourir et ainsi je peux continuer à écrire.

_________________
« Ouaich ! »
Aquarelle
Invité

Pataphysique de la clope

le Mer 18 Oct - 7:42
Pataphysique de la clope :
Tous les fumeurs se souviennent généralement de leurs premières clopes. Et tous ou presque disent que c'était infect. Pourtant 9 personnes sur 10 vont devenir accroc d'un truc ... dégueu.
Pourquoi je vais arrêter de fumer ? Parce que ce leurre est repéré comme un leurre. La cigarette se contente de soulager l'état de manque induit par elle-même. Or je sais, pour avoir arrêter une ou deux fois, que l'état de manque ne dure jamais très longtemps et que passé quelques jours difficiles, je serai libéré de cette accroche fictive. La nicotine ne se manque qu'à elle-même en nous faisant croire qu'elle nous manque à nous. Elle nous parasite jusqu'à ce que nous soyons obligés de rendre grâce.
La conscience de l'insatiabilité causée par ce leurre est la condition sine qua non pour le sevrage. Cette fausse "nourriture" comparée à ce qui nous nourrit réellement ne survit jamais à cette épreuve du réel. Ce n'est qu'un dérèglement provisoire de nos systèmes intimes dont il n'est guère compliqué de se défaire.
In fine la clope me prend plusieurs fois par jour pour un débile.
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Archives de zouavland

le Mer 1 Nov - 15:39
Symphoenix a écrit:Nous les vautours, nous les charognards, nous sommes toujours là. Nous les nuisibles, nous les pestiférés, nous t’avons mis au pas. Te voir te débattre telle une larve de volants nous réjouit alors que nous dansons sur les cadavres de ta descendance spirituelle.


Dernière édition par Le piaf le Mar 20 Mar - 8:29, édité 1 fois

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

La médecine quantique ! et tac !

le Dim 5 Nov - 14:32
La médecine quantique par un physicien : enfin ! ! ! !
Fichiers joints
HEGEL_2016_2 Medecine quantique ?.pdf J'aime quand la science parle...(1.1 Mo) Téléchargé 4 fois

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Lun 6 Nov - 14:56
Je n'ai jamais rien compris aux écrits de Philippe Guillemant. Pas moyen de dépasser la 50eme page. J'ai même cru un moment que j'étais un peu bête. Alors je suis allée demander aux zintelligents. Pas de réponse bien convaincante. Je restais un peu vénère et frustrée car certains semblaient fascinés par ce qu'il disait.
Moi, j'aime bien lire les tis délires des scientifiques qui osent aller dans leur imaginaire piocher des mondes qui ressemblent aux mondes de science-fictions. Par exemple, si je me mets à penser à ce petit E.T. hypothétique qu'est le tachyon, ben, je me mets à planer dans un monde où tout irait plus vite que la lumière et sans rien connaitre à la physique, je poétise des mondes imaginaires qui m'aident à supporter l'idée du monde dans lequel on est obligés d'évoluer. C'est vrai quoi, il n'est quand même pas très bandant marrant notre monde, alors si je peux m'en échapper au moins par la pensée, ça allège la peine que j'ai parfois à vivre.
Avec Guillemant, j'espérais au moins ça, un délire qui me fasse voyager mais que dalle, c'était lourd, il avait l'air de se prendre vraiment au sérieux et personne pour m'expliquer ce qu'il racontait. Même ceux qu'il fascinait n'arrivaient pas à m'expliquer ce qu'il racontait. Je devais être vraiment très bête. Alors j'ai fermé La route du temps et je l'ai revendu sur internet.
C'était oublier que tout vient à qui sait attendre et hier j'ai trouvé ça : http://menace-theoriste.fr/un-paradigme-vertueux/

Me suis sentie moins bête ! : dent pétée :

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Lun 6 Nov - 21:12
Tzvetan Todorov a écrit:
Les abus de la mémoire

La vie privée connait bien ce scénario : un membre de la famille s'empare du rôle de victime, car, partant, il peut attribuer à ceux qui l'entourent le rôle beaucoup moins enviable de coupable. Avoir été victime vous donne le droit de vous plaindre, de protester et de réclamer ; sauf à rompre tout lien avec vous, les autres sont obligés de répondre à vos demandes. Il est plus avantageux de rester dans le rôle de victime que de recevoir une réparation pour l'offense subie (à supposer que cette offense soit réelle),: au lieu d'une satisfaction ponctuelle, on garde un privilège permanent, l'attention, et donc la reconnaissance des autres vous est assurée.
Ce qui est vrai des individus l'est encore plus des groupes...

_________________
« Ouaich ! »
Sérotinale
Invité

Extraits...

le Sam 6 Jan - 21:33
[...]
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger.

Louis Aragon.
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 8 Fév - 10:32
Lionel Naccache a écrit:[...] Baal - nom d'une divinité phénicienne - qui en hébreu signifie « Maître », non pas au sens de professeur ou d'émancipateur de l'individu, mais au sens de celui qui fait de l'autre sa propriété, sa chose, son objet, son truc. Au sens de maître du pouvoir, maître des lieux, maître de la demeure. Puissance asservissante. [...]

Un sujet en soi.


_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Nous et les autres. T. Todorov

le Mar 20 Fév - 19:20
Un humanisme bien tempéré:
Un humanisme bien tempéré

J’arrête ici la lecture des autres, et je prends à mon tour la parole. Ce n’est pas que je me sois tu jusqu’à présent : tout au long de ce livre, j’ai cherché à débattre des questions soulevées par les autres – avec eux ou contre eux, selon les cas. J’ai voulu savoir, non seulement ce qu’ils affirmaient, mais également si ces affirmations étaient justes ; j’ai donc dû constamment prendre position. Et pourtant mon lecteur
a pu éprouver quelque irritation (ou fatigue) devant ma réticence à exposer de manière systématique mes opinions sur les sujets abordés. Je ne pouvais le faire, d’abord, parce que je ne les connaissais pas toutes à l’avance, loin de là : je les ai découvertes en cherchant la vérité, avec et contre mes auteurs ; certes, j’ai fait ce
livre, mais, en un autre sens du mot, c’est lui qui m’a fait. Ensuite, parce que je préfère la recherche de la vérité à
sa possession, et que je veux faire partager cette préférence à mon lecteur ; je chéris par-dessus tout l’opinion qui se révèle au fur et à mesure du dialogue. Ce livre tout entier est là pour illustrer cette idée. Si, en ce moment, je « prends la parole » unilatéralement, ce n’est pas parce que j’ai changé d’idée à ce sujet ; c’est que j’arrive à la fin d’un parcours (qui a duré plusieurs années), et j’éprouve comme un devoir de dire au lecteur où je me trouve et ce que je pense de mon voyage. Plutôt que de conclusions définitives, il s’agit du terme provisoire de mon enquête, d’un simple état des lieux. D’autres que moi pourront, je l’espère, tirer de ce même parcours des
conclusions qui m’échappent à présent. Revenons donc, en prenant maintenant un peu de distance par rapport à l’histoire de la pensée, aux grandes questions débattues dans ce livre. Nous et les autres, disais-je : comment peut-on, comment doit-on se comporter à l’égard de ceux qui n’appartiennent pas à la même communauté que nous ? La première leçon apprise consiste à renoncer à fonder nos raisonnements sur une distinction comme celle-là. Les êtres humains l’ont pourtant fait depuis toujours, en changeant seulement l’objet de leur éloge.
Suivant la « règle d’Hérodote », ils se sont jugés les meilleurs du monde, et ont estimé les autres mauvais ou bons selon qu’ils étaient plus ou moins éloignés d’eux. Inversement, en se servant de la « règle d’Homère », ils ont trouvé que les peuples les plus éloignés étaient les plus heureux et les plus admirables, alors qu’ils n’ont vu
chez eux-mêmes que la décadence. Mais il s’agit dans les deux cas d’un mirage, d’une illusion d’optique : « nous » ne sommes pas nécessairement bons, les « autres » non plus ; tout ce qu’on peut dire à ce sujet c’est que l’ouverture aux autres, le refus de les rejeter sans examen, est chez tout être humain une qualité. La séparation
qui compte, suggérait Chateaubriand, est celle entre les bons et les méchants, non entre nous et les autres ; les sociétés particulières, elles, mélangent bien et mal (dans des proportions il est vrai inégales). A la place du
jugement facile, fondé sur la distinction purement relative entre ceux qui appartiennent à mon groupe et ceux qui
n’en font pas partie, doit advenir un jugement fondé sur des principes éthiques. Cette première conclusion
soulève à son tour deux grands problèmes : quelle est la signification de notre appartenance à une communauté ?
et : comment légitimer nos jugements ? I. Les êtres humains ne sont pas seulement des individus appartenant à
la même espèce ; ils font également partie de collectivités spécifiques et diverses, au sein desquelles ils naissent
et agissent. La collectivité la plus puissante aujourd’hui est ce qu’on appelle une nation, c’est-à-dire la
coïncidence plus ou moins parfaite (mais jamais totale) entre un État et une culture. Appartenir à l’humanité
n’est pas la même chose qu’appartenir à une nation – l’homme n’est pas le citoyen, disait Rousseau –, il y a
même entre les deux un conflit latent, qui peut devenir ouvert le jour où nous sommes obligés de choisir entre
les valeurs de l’une et celles de l’autre. L’homme, en ce sens du mot, est jugé à partir de principes éthiques ; le
comportement du citoyen relève, lui, d’une perspective politique. On ne peut éliminer aucun de ces deux aspects
de la vie humaine, pas plus qu’on ne peut les réduire l’un à l’autre : il vaut mieux rester conscient de cette
dualité parfois tragique. En même temps, leur séparation radicale, leur confinement à des sphères qui ne
communiquent jamais entre elles peuvent être également désastreux : témoin Tocqueville, qui prône la morale
dans ses ouvrages philosophiques et savants, et préconise l’extermination des indigènes dans ses discours
politiques. L’éthique n’est pas la politique, mais elle peut élever des barrières que la politique n’aura pas le droit
de franchir ; appartenir à l’humanité ne nous dispense pas d’appartenir à une nation et ne peut s’y substituer,
mais les sentiments humains doivent pouvoir contenir la raison d’État. Mais on dit souvent aussi : j’aime mieux
mes enfants que ceux de mon voisin ; voilà un sentiment bien naturel dont il n’y a aucune raison de rougir. N’est-
il pas tout aussi naturel de préférer mes compatriotes aux étrangers, de leur réserver un traitement de faveur ?
N’est-il pas naturel de soumettre l’homme au citoyen, et l’éthique à la politique ? Un tel raisonnement repose sur
une double confusion. La première est d’ordre psychologique : elle consiste à transférer, par analogie, les
propriétés de la famille à la nation. Or, il y a entre ces deux entités solution de continuité. La famille assure
l’interaction immédiate avec d’autres êtres humains ; son principe peut s’étendre, à la limite, à l’ensemble des
gens que nous connaissons – mais pas au-delà. La nation est une abstraction, dont on a aussi peu d’expérience
immédiate que de l’humanité. La seconde confusion est d’ordre éthique : ce n’est pas parce qu’une chose est,
qu’elle doit être. Du reste, l’individu fait très bien la correction par lui-même, et ne confond pas l’amour avec la
justice : il aime son enfant plus que celui du voisin, mais quand les deux se trouvent dans sa maison il leur donne
des parts de gâteau égales. Et, après tout, la pitié n’est pas moins naturelle que l’égoïsme. C’est le propre de
l’être humain que de voir plus loin que son intérêt, et c’est à cause de cela que le sentiment éthique existe ;
l’éthique chrétienne comme l’éthique républicaine ne font que systématiser et préciser ce sentiment. La
« préférence nationale » n’est pas plus fondée dans les faits que dans les valeurs. Mais qu’est-ce qu’une nation ?
A cette question, de nombreuses réponses ont été données, qu’on peut répartir en deux grands groupes. D’un
côté, on construit l’idée de nation selon le modèle de la race : c’est une communauté de « sang », c’est-à-dire
une entité biologique, sur laquelle l’individu n’a aucune prise. On naît français, allemand ou russe, et on le restejusqu’à la fin de sa vie. Ce sont alors les morts qui décident pour les vivants, comme le disaient Barrès et Le
Bon, et le présent de l’individu est déterminé par le passé du groupe. Les nations sont des blocs imperméables :
la pensée, les jugements, les sentiments, tout est différent d’une nation à l’autre. D’un autre côté, l’appartenance
à une nation est pensée selon le modèle du contrat. Quelques individus, disait Sieyès, décident un jour de fonder
une nation ; et le tour est joué. Plus sérieusement, on affirme qu’appartenir à une nation, c’est avant tout
accomplir un acte de la volonté, souscrire à un engagement de vivre ensemble en adoptant des règles communes,
en envisageant donc un avenir commun. Tout oppose ces deux conceptions, la nation comme race et la nation
comme contrat : l’une est physique, l’autre morale, l’une naturelle, l’autre artificielle, l’une est tournée vers le
passé, l’autre vers l’avenir, l’une est déterminisme, l’autre liberté. Or, le choix entre elles n’est pas simple : tout
un chacun peut éprouver, intuitivement, que l’une comme l’autre contiennent quelque vérité et de nombreux
oublis. Mais comment réconcilier deux contraires ? La tentative la plus célèbre pour le faire, celle de Renan, est
un échec : on ne peut se contenter d’ajouter, l’un à la suite de l’autre, deux « critères », alors que le second
annule le premier. L’antinomie des deux « nations » peut cependant être surmontée si nous acceptons de penser
la nation comme culture. De même que la « race », la culture préexiste à l’individu, et on ne peut changer de
culture du jour au lendemain (à la manière dont on change de citoyenneté, par un acte de naturalisation). Mais la
culture a aussi des traits communs avec le contrat : elle n’est pas innée mais acquise ; et, même si cette
acquisition est lente, elle dépend en fin de compte de la volonté de l’individu et peut relever de l’éducation. En
quoi consiste son apprentissage ? En une maîtrise de la langue, avant tout ; en une familiarisation avec l’histoire
du pays, avec ses paysages, et avec les mœurs de sa population d’origine, régies par mille codes invisibles (il ne
faut évidemment pas identifier la culture avec ce qu’on trouve dans les livres). Un tel apprentissage prend de
longues années, et le nombre de cultures que l’on peut connaître à fond est très restreint ; mais on n’a pas besoin
d’y être né pour le faire : le sang n’y est pour rien, ni même les gènes. Du reste, tous ceux qui ont la citoyenneté
par naissance ne possèdent pas forcément la culture de leur pays : on peut être français de souche et néanmoins
ne pas participer à la communauté culturelle. L’interprétation de la nation comme culture (qui trouve son origine
chez Montesquieu) permet de préserver les grains de vérité présents dans la conception de la nation comme
contrat ou comme « race » (alors que ces dernières conceptions sont postérieures à Montesquieu). Elle permet en
même temps de contourner l’antinomie de l’homme et du citoyen : ici, il n’est de voie vers l’universel que celle
qui passe par le particulier, et seul celui qui maîtrise une culture spécifique a des chances d’être entendu par le
monde entier. Il faut préciser, toutefois, que la culture n’est pas nécessairement nationale (elle ne l’est même
qu’exceptionnellement) : elle est d’abord le propre de la région, ou même d’entités géographiques moindres ;
elle peut aussi appartenir à une couche de la population à l’exclusion des autres groupes du même pays ; elle
peut enfin inclure un groupe de pays. Une chose est certaine : la maîtrise d’une culture au moins est
indispensable à l’épanouissement de tout individu ; l’acculturation est possible, et souvent bénéfique ; la
déculturation, elle, est une menace. Pas plus qu’on ne doit rougir d’aimer davantage les siens que les autres, sans
que cela conduise à pratiquer l’injustice, on ne doit avoir honte de son attachement pour une langue, un paysage,
une coutume : c’est en cela qu’on est humain. II. Qu’en est-il alors de la légitimité de nos jugements et
comment trancher dans le conflit de l’universel et du particulier ? Il serait commode de partir ici d’une certaine
opinion, commune de nos jours, qu’on pourrait résumer ainsi. La prétention universaliste s’est révélée, au fil des
âges, n’être que le masque dont s’affuble l’ethnocentrisme. A ce titre, l’idéologie universaliste est responsable
d’événements qui comptent parmi les plus noirs dans l’histoire européenne récente, à savoir les conquêtes
coloniales. Sous prétexte de répandre « la » civilisation (valeur universelle s’il en est), quelques pays de
l’Europe occidentale se sont emparés des richesses de tous les autres et ont exploité de nombreux peuples
lointains à leur profit. L’universalisme, c’est l’impérialisme. Ce n’est pas, au demeurant, le seul domaine où l’on
peut observer les dégâts causés par cette idéologie : à l’intérieur même des Etats, on a écrasé l’hétérogénéité aunom de ces mêmes idéaux (pseudo)-universels. C’est pourquoi il est temps d’oublier les prétentions universelles,
et de reconnaître que tous les jugements sont relatifs : à un temps, à un lieu, à un contexte. Ce relativisme n’a pas
besoin de se confondre avec le nihilisme, ni avec le cynisme (le rejet de toute valeur) ; les valeurs sont, ici,
reconnues, mais leur extension est limitée. Le bien d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, et chacun est barbare aux
yeux de son voisin : sachons tirer les conclusions qui s’imposent à partir de ces évidences. Ce discours familier,
qui comporte des variantes plus spécifiques, contient une série d’approximations, de simplifications et
d’inexactitudes, qui peuvent mener, avec les meilleures intentions du monde, à des conclusions inacceptables. Il
faut donc, si l’on veut parvenir à un tableau d’ensemble plus satisfaisant (sans pour autant renoncer à la
condamnation du colonialisme), démêler une par une ces allégations. Il est d’abord inadmissible d’affirmer que
l’universalisme est nécessairement un ethnocentrisme – tout comme il était inadmissible de représenter les êtres
humains comme ne pouvant jamais s’élever au-dessus de leur intérêt personnel. Une telle affirmation ultra-
déterministe, impliquant l’impossibilité de distinguer entre ce qui est et ce qui doit être, conduit à l’absurde.
Mais il est également faux, sur un plan historique et non plus théorique, que l’impérialisme colonial soit
intrinsèquement lié à l’idéologie universaliste. On l’a vu dans les pages qui précèdent : la politique coloniale est
prête à faire feu de tout bois, elle se sert indifféremment de toutes les idéologies qui se présentent, de
l’universalisme comme du relativisme, du christianisme comme de l’anticléricalisme, du nationalisme comme
du racisme ; sur ce plan, les idéologies ne nous livrent pas le mobile des actions, mais des justifications ajoutées
a posteriori, des discours d’autolégitimation qu’il ne faut pas prendre à la lettre. Si l’idéologie universaliste s’y
retrouvait plus souvent que les autres, cela ne témoignerait que d’une seule chose, à savoir que son prestige a été
plus grand que celui des autres. L’idéologie comme mobile (et non plus comme camouflage, embellissement
ajouté après coup) est, on l’a vu également, différente : il s’agit du nationalisme, responsable par ailleurs des
autres guerres conduites à cette même époque, entre les pays européens eux-mêmes. En deuxième lieu, il n’est
pas vrai que la perversion ethnocentriste soit la seule, ni même la plus dangereuse des perversions de
l’universalisme. Comme on a pu le constater, le projet universel risque de subir deux espèces de détournement,
l’un « subjectif », l’autre « objectif ». Dans l’ethnocentrisme, le sujet identifie, naïvement ou perfidement, ses
valeurs à lui avec les valeurs, il projette les caractéristiques propres à son groupe sur un instrument destiné à
l’universalité. Dans le scientisme, au contraire, on trouve les valeurs en dehors de soi, dans le monde objectif –
ou plutôt on confie à la science la tâche de les trouver. La démarche scientiste ne produit pas nécessairement des
résultats etnocentriques ; bien au contraire, elle est habituellement mise en œuvre pour contraindre la marche de
la société même dans laquelle elle prend place. Or, le scientisme est, aujourd’hui, plus dangereux que
l’ethnocentrisme, ne serait-ce que parce que personne, ou presque, n’est fier de se dire ethnocentriste (on peut
s’imaginer démasquer un ethnocentriste), alors que se réclamer de la science revient à s’appuyer sur une des
valeurs les plus sûres qui soient dans notre société. Pour voir que ce danger n’est pas purement potentiel, il suffit
de se souvenir que les deux régimes les plus meurtriers de l’histoire récente, le stalinien et l’hitlérien, se sont
réclamés l’un et l’autre d’une idéologie scientifique, se sont justifiés par le recours à une science (l’histoire ou la
biologie). Troisièmement, le relativisme, qu’on présente comme une solution miracle à nos problèmes, n’en est
pas vraiment une ; or, à quoi bon éviter Charybde si c’est pour se jeter dans la gueule de Scylla ? Il n’est pas
nécessaire de s’enfermer dans une alternative aussi stérile : ethnocentrisme ou relativisme. Cette dernière
doctrine est aussi indéfendable sur le plan de la cohérence logique que sur celui des contenus. Le relativiste est
inévitablement amené à se contredire, puisqu’il présente sa doctrine comme une vérité absolue, et donc par son
geste même infirme ce qu’il est en train d’affirmer. En outre, fait plus grave, le relativiste conséquent renonce à
l’unité de l’espèce humaine, ce qui est un postulat plus dangereux encore que l’ethnocentrisme naïf de certains
colons. L’absence d’unité permet l’exclusion, laquelle peut conduire à l’extermination. De surcroît, le relativiste,
même modéré, ne peut dénoncer aucune injustice, aucune violence, pour peu que celles-ci fassent partie d’unequelconque tradition autre que la sienne : l’excision pas plus que les sacrifices humains ne mérite réprobation ;
or, on pourrait dire que les camps de concentration eux-mêmes appartiennent, à un moment donné de l’histoire
russe ou allemande, à la tradition nationale. La situation n’est guère meilleure avec ces formes particulières du
relativisme que sont le nationalisme et l’exotisme. L’opinion commune concernant les jugements universels et
relatifs n’est donc pas satisfaisante. Mais par quoi devons-nous la remplacer ? Comment pouvons-nous écarter,
simultanément, les dangers de l’universalisme perverti (de l’ethnocentrisme comme du scientisme) et ceux du
relativisme ? Nous ne saurons le faire que si nous parvenons à donner un sens nouveau à l’exigence
universaliste. Il est possible de défendre un nouvel humanisme, à condition qu’on prenne la précaution d’éviter
les pièges dans lesquels tombait parfois la doctrine du même nom, au cours des siècles passés. Il pourrait être
utile de parler, à ce propos, et pour bien marquer la différence, d’un humanisme critique. Le premier point sur
lequel il faut insister est que cet humanisme ne se présente pas comme une nouvelle hypothèse sur la « nature
humaine », encore moins comme un projet d’unification du genre humain à l’intérieur d’un seul État. J’ai été
amené à employer, à propos de Lévi-Strauss, l’expression « universalisme de parcours », me référant par là non
au contenu fixe d’une théorie de l’homme, mais à la nécessité de postuler un horizon commun aux interlocuteurs
d’un débat, si l’on veut que ce dernier serve à quelque chose. Les traits universels, en effet, relèvent non du
monde empirique, objet de l’observation, mais de la démarche même de l’esprit humain. C’est pourquoi se
trompent aussi bien ceux qui, comme Buffon, érigent les traits d’une culture en norme universelle (ce sont des
sauvages car ils se peignent les sourcils en bleu) que ceux qui, comme Montaigne, récusent toute universalité en
alignant des exemples contradictoires. Quand Rousseau propose de considérer la pitié comme le fondement
naturel des vertus sociales, il n’ignore pas pour autant l’existence d’hommes impitoyables. L’universalité est un
instrument d’analyse, un principe régulateur permettant la confrontation féconde des différences, et son contenu
ne peut être fixé : elle est toujours sujette à révision. Ce qui est proprement humain n’est évidemment pas tel ou
tel trait de culture. Les êtres humains sont influencés par le contexte dans lequel ils viennent au monde, et ce
contexte varie dans le temps et dans l’espace. Ce que chaque être humain a en commun avec tous les autres,
c’est la capacité de refuser ces déterminations ; en termes plus solennels, on dira que la liberté est le trait
distinctif de l’espèce humaine. Il est certain que mon milieu me pousse à reproduire les comportements qu’il
valorise ; mais la possibilité de m’en arracher existe aussi, et cela est essentiel. Et qu’on ne me dise pas que, en
rejetant une détermination (en refusant de me conformer au goût de mon milieu, par exemple), je tombe
nécessairement sous le coup d’une autre (je me soumets aux idées reçues d’un autre milieu) : à supposer même
que cela soit vrai, le geste d’arrachement garde tout son sens. C’est ce que voulaient dire Montesquieu, qui
voyait la spécificité du genre humain en ce que les hommes n’obéissent pas toujours à leurs lois, et Rousseau,
pour qui la perfectibilité était la caractéristique première de la condition humaine : non telle ou telle qualité,
donc, mais la capacité de les acquérir toutes. La langue française n’est pas universelle, n’en déplaise à Rivarol ;
mais l’est l’aptitude d’apprendre les langues. Si l’on entend l’universalité de cette manière, on interdit tout
glissement de l’universalisme vers l’ethnocentrisme ou le scientisme (puisqu’on refuse d’ériger en norme un
quelconque contenu), sans pour autant tomber dans le travers du relativisme, qui renonce aux jugements, ou en
tout cas aux jugements transculturels. C’est l’universalité elle-même, en effet, qui nous livre l’accès aux valeurs
absolues. Ce qui est universel, c’est notre appartenance à la même espèce : c’est peu, mais cela suffit pour
fonder nos jugements. Un désir est légitime s’il peut devenir celui de tous, disait Montesquieu ; et Rousseau : un
intérêt est d’autant plus équitable qu’il est plus général ; la justice n’est qu’un autre nom donné à cette prise en
considération du genre humain tout entier. Ce principe fondateur de l’éthique sera complété par le grand principe
politique, aperçu également par Montesquieu : l’unité du genre humain doit être reconnue, mais aussi
l’hétérogénéité du corps social. Il devient alors possible de porter des jugements de valeur qui transcendent les
frontières du pays où l’on est né : la tyrannie et le totalitarisme sont mauvais en toutes circonstances, commel’est l’esclavage des hommes ou des femmes. Cela ne signifie pas qu’une culture est déclarée a priori supérieure
aux autres, unique incarnation de l’universel ; mais qu’on peut comparer les cultures existantes, et trouver plus à
louer ici, à blâmer là. III. Il faut en venir enfin à une autre question, qui a davantage trait à la matière historique
examinée dans ce livre. Cette matière, ce sont les contributions apportées en France, depuis deux cent cinquante
ans et plus, au débat sur nous et les autres. Parmi les idées passées en revue, quelques-unes semblent avoir joué
un rôle prépondérant. Celle du racialisme, secondé par son grand frère le scientisme ; Ernest Renan peut servir
ici de figure emblématique. Celle du nationalisme « républicain », celui de Michelet, de Tocqueville, de Péguy.
Celle de l’égocentrisme, figure majeure de l’exotisme moderne, qu’a inauguré Chateaubriand, et qu’ont suivi
Loti et les autres « impressionnistes » (alors que l’exotisme ancien consistait plutôt à faire un usage allégorique
des autres). Scientisme, nationalisme, égocentrisme : autant de phénomènes auxquels je donne des appellations
et des définitions abstraites, mais qui correspondent à des formations historiques particulières, et qu’aucun
système déductif ne m’aurait permis de prévoir (ce qui n’est pas le cas de l’ethnocentrisme). Quelle est la
signification de ces trois attitudes (et de quelques autres qui leur sont solidaires) ? Pour répondre à cette
question, je me vois obligé de déborder mon thème, pourtant déjà si large, et de me demander : ces grandes
figures de la méconnaissance des autres – car c’est bien de cela qu’il s’agit – ont-elles quelque chose à voir entre
elles ? Et quelles relations entretiennent-elles avec les idéologies qui ont dominé la vie publique en France
pendant cette même période ? Le conflit idéologique le plus général, caractéristique de l’époque en question, est
celui entre holisme et individualisme, pour parler comme Louis Dumont, c’est-à-dire entre les communautés où
le tout est en position dominante par rapport à ses éléments, et les sociétés où les individus importent plus que
l’ensemble auquel ils appartiennent ; ou, pour rester plus concret, entre l’Ancien Régime et la république. Mais
ce conflit ne semble pas, à première vue, avoir une pertinence particulière pour ce qui concerne notre sujet.
Avant comme après la Révolution, il y a eu des universalistes et des « particularistes », des nationalistes et des
« exotistes ». Le choix d’une attitude à l’égard des autres ne dépend pas directement de ce qu’on préfère le
holisme à l’individualisme, ou l’inverse. Avant la Révolution, la colonisation se couvre de l’idéal chrétien (tous
les peuples sont égaux, donc la meilleure religion – le christianisme – convient également à tous) ; après, elle se
poursuit en se parant d’un idéal laïc (la raison est de tous les climats, mais nous en sommes les représentants les
plus avancés ; nous avons donc, non seulement le droit, mais le devoir de la répandre partout – et pour cela il
faut d’abord occuper les territoires). Pour les populations colonisées, on s’en doute, la différence ne devait pas
être très sensible. Le respect des traditions comme celui des hiérarchies s’apparentent davantage à l’esprit holiste
qu’à l’individualisme ; mais les deux survivent aisément, on l’a vu, en terres démocratiques. Ni le scientisme, ni
le nationalisme, ni l’égocentrisme exacerbé ne sont des émanations directes de l’Ancien Régime. Et les
représentants de l’idéologie holiste tiennent une faible place dans les analyses qui précèdent. On a bien aperçu
au passage quelques ennemis de la démocratie, Gobineau et Taine, Le Bon et Maurras, Segalen et parfois même
Lévi-Strauss (Bonald et de Maistre, les grands idéologues contre-révolutionnaires, ont été évoqués dans d’autres
contextes) ; mais, d’une part, leur pensée est loin d’être purement holiste et, d’autre part, sur les sujets qui
relèvent de notre perspective, elle rencontre celle de démocrates convaincus. Il faut ajouter que, pas plus qu’ils
ne s’expliquent par l’idéologie holiste, le scientisme, le nationalisme et l’égocentrisme ne proviennent d’un
esprit romantique, qui serait la négation pure et simple de celui des Lumières et de la Révolution. Sur certains
points, le romantisme s’oppose directement au rationalisme et à l’universalisme des Lumières ; mais, pour le
sujet qui nous concerne, la filiation est claire entre le « romantisme » de Chateaubriand, de Michelet et de
Renan, et leur fidélité aux grandes options de la philosophie individualiste, telle qu’elle s’élabore aux XVIIe et
XVIIIe siècles. D’autres que moi ont déjà fait des constatations semblables ; et ils en ont conclu à la
responsabilité directe de l’idéologie humaniste dans l’avènement des doctrines scientiste, nationaliste et
égocentriste – lesquelles à leur tour peuvent être liées, avec une certaine vraisemblance, aux grands massacres(militaires, coloniaux ou totalitaires) qui jalonnent l’histoire des deux derniers siècles. On a pu parler à ce propos
d’une certaine « dialectique des Lumières », qui aurait conduit à révéler le vrai visage d’une idéologie qui aime à
se présenter sous des oripeaux plus nobles ou plus séduisants. Ce n’est plus d’un ennemi extérieur à la
démocratie qu’il s’agirait, mais de l’aboutissement inévitable – « tragique » – du projet démocratique lui-même.
Une telle conclusion découle-t-elle des analyses qui précèdent ? La réponse est, catégoriquement : non. Une fois
de plus, la loi du tiers exclu ne s’applique pas ; si le choix qu’on nous présente tient dans la question suivante :
nos malheurs sont-ils dus à l’holisme ou à l’individualisme, il faut récuser ce choix même. D’autres réponses
sont possibles ; celle à laquelle j’aboutis consiste à dire que scientisme, nationalisme, égocentrisme, bien que
non étrangers à l’esprit des Lumières, en représentent un détournement, plutôt que la conséquence logique. Le
« méchant », dans cette histoire, n’est ni un ennemi extérieur, ni celui qu’on tenait jusque-là pour le héros ; ce
sont les aides, les acolytes, les accompagnateurs de ce héros, qu’on a longtemps crus indispensables et qui ne le
sont nullement ; qui, au contraire, menacent de détruire l’œuvre de leur maître présumé. Deux faits, plus
particulièrement, m’incitent à penser ainsi. Le premier est le constat d’incompatibilité logique entre les principes
humanistes d’un côté, et, de l’autre, les pratiques scientistes, ou nationalistes, ou égocentristes. Le scientisme se
veut rationnel ; mais il finit par mettre la science à la place de la religion, la niant du coup dans son essence
même : c’est le cas de Saint-Simon, de Comte, de Renan. Quant à Tocqueville, à Michelet ou à Peguy, ils sont
obligés de recourir à des arguments acrobatiques pour réconcilier l’humanisme et le patriotisme. Chateaubriand
(comme ses successeurs) doit affronter le paradoxe qui découle de ce qu’il affirme simultanément : j’aime tout le
genre humain, mais je ne m’intéresse qu’à moi-même. La seconde raison pour laquelle je ne crois pas que
l’humanisme conduise inévitablement à ses propres perversions réside dans la possibilité même (que j’espère
avoir illustrée) d’analyser les errements scientistes, nationalistes ou égocentristes à l’aide de concepts et de
principes issus de cet humanisme même. Je ne savais pas, en commençant les recherches qui ont conduit à ce
livre, que Montesquieu et Rousseau allaient y juger Chateaubriand et Michelet, Renan et Péguy ; mais c’est bien
ce qui s’est passé. Montesquieu et Rousseau, en effet (auxquels, si mon enquête avait été internationale, j’aurais
pu joindre Kant), incarnent, quand on les prend à leur mieux, la philosophie humaniste qui m’a permis de
constater le détournement de son projet au cours du XIXe siècle. C’est Rousseau qui affirme que l’éthique ne
doit pas être soumise à la science ; que le cosmopolitisme et le patriotisme sont incompatibles, et que le premier
est supérieur au second ; qu’on ne peut imaginer un individu asocial. C’est Montesquieu qui trouve, dans la
modération, un principe universel de la vie politique, indépendant des conditions objectives propres à chaque
pays ; qui montre que l’attention pour les cultures (pour « l’esprit de la nation ») n’implique pas nécessairement
un patriotisme aveugle ; qui met en évidence le rôle du groupe social auquel appartient l’individu. Ce sont
Montesquieu et Rousseau qui refusent de voir la vie humaine comme régie par un déterminisme sans faille, et
qui reconnaissent dans la liberté le trait distinctif de l’humanité. Les idéaux qu’ils mettent en avant nous
permettent de comprendre les « détournements » du XIXe siècle, et de les condamner. Ces détournements, loin
de constituer l’apogée de l’humanisme, en sont la ruine. Ennemis de la philosophie humaniste, scientisme,
nationalisme et égocentrisme ne se présentent pas cependant comme tels, mais comme des conséquences
inévitables, des compléments nécessaires de cette même philosophie. Et il est vrai que, historiquement, ils se
préparent au cours de ce même siècle des Lumières : le scientisme, dans le matérialisme d’Helvétius et de
Diderot, ou dans l’utopisme de Condorcet ; le nationalisme et l’égocentrisme, dans certains énoncés de Rousseau
lui-même, isolés de leur contexte et de l’ensemble de son œuvre. De sorte que ces doctrines du détournement ne
s’avancent pas à visage découvert, en ennemis déclarés, mais, pourrait-on dire, frauduleusement parées des
idéaux de l’humanisme et de la Révolution ; témoin Chateaubriand, Michelet, Renan et tant d’autres. Voilà ce
qui explique les erreurs d’interprétation de certains historiens, qui ont pris pour argent comptant ce qui n’était
qu’un camouflage habile ou qu’une illusion naïve, et qui ont accablé l’humanisme des forfaits accomplis au nomde ces idéologies du détournement. Pour cette même raison, ces dernières me paraissent autrement plus
dangereuses pour le maintien des principes démocratiques que ne le sont les survivances de l’Ancien Régime,
les nostalgies anachroniques de la monarchie absolue. On comprendra donc pourquoi je me suis tant attardé sur
les premières et si peu sur les secondes. Est-ce à dire que tout est parfait dans la pensée de Montesquieu et dans
celle de Rousseau ? Bien sûr que non. Il leur arrive du reste d’être en désaccord (mais, je pense, moins souvent
qu’on ne le croit communément) ; j’ai été donc amené à choisir parfois l’un contre l’autre. D’autres fois, je me
suis vu obligé de les contredire, alors même qu’ils pouvaient se trouver d’accord entre eux. Mais surtout, il faut
dire avec insistance que leur pratique reste souvent en deçà de leur théorie. On l’a vu à propos de la
représentation des peuples lointains. Alors même qu’il avait si bien analysé les pièges de l’ethnocentrisme et les
avantages de la distanciation (dans les Lettres persanes), Montesquieu donne, dans l’Esprit des lois, une image
purement conventionnelle, et finalement dégradante, des Indiens et des Africains, des Chinois et des Japonais.
Alors même qu’il avait posé les principes de la bonne connaissance des autres (observer les différences pour
découvrir les propriétés), Rousseau place les « sauvages » à mi-chemin entre les hommes et les animaux. On
peut observer la même disparité entre les condamnations de principe, proférées par Montesquieu et Rousseau à
l’égard de l’esclavage, et leur manque d’empressement, pour ne pas dire plus, dans la lutte pour son abolition. Il
y a d’autres exemples – il n’y a pas lieu de se cacher les incohérences dans le comportement de ces deux
hommes. Il n’en reste pas moins que, si nous sommes aujourd’hui capables de juger, et parfois sévèrement,
Montesquieu et Rousseau, c’est grâce à un idéal qu’ils ont contribué à mettre en place. Il ne faut pas se donner le
ridicule qui consiste à regretter que l’idéal se situe au-dessus du réel. Il est bien plus intéressant de profiter de
l’élévation de la pensée de Montesquieu et de celle de Rousseau, que de se complaire dans le constat mesquin
selon lequel ils n’ont pas toujours été à la hauteur de leurs principes. Retenons donc, ici, moins leurs errements
que leurs exploits : la possibilité qu’ils ont entrevue, chacun à sa manière, de reconnaître les différences entre
groupes humains sans renoncer au cadre universel ; l’idée que, individu et société étant des entités foncièrement
hétérogènes, seules les solutions mixtes, ou modérées, peuvent leur convenir durablement (pour ce qui concerne
Rousseau, il faut, pour aboutir à cette conclusion, prendre en considération l’ensemble de son œuvre, plutôt que
d’en isoler arbitrairement une seule partie, le Contrat social ou les Confessions). La confrontation de
l’humanisme de Montesquieu et de Rousseau avec le scientisme, le nationalisme et l’égocentrisme, tels qu’ils se
déploient au XIXe siècle, m’amène aussi à un autre constat. Chacune de ces dernières doctrines se limite à un
seul aspect de la vie humaine et élimine ou néglige les autres. Pour les scientistes, seule compte l’universalité
(l’appartenance de tous à la même espèce) ; cette identité première implique qu’on impose partout les mêmes
lois, dans le but de constituer un unique État universel. Les différences culturelles (ou nationales, en ce sens du
mot) sont tenues pour négligeables ; on se contentera, suggérait Comte, d’ajouter un ruban national au drapeau
universel. Les variations individuelles ne méritent pas plus d’attention. Réciproquement, le nationaliste récuse
aussi bien les références universelles que la tendance des individus à s’autonomiser (témoin Michelet, ou
Tocqueville à certaines heures, ou Barrès). A son tour l’égocentrisme – René et son innombrable descendance –
ne se préoccupe que de lui-même, et délaisse tant la perspective universelle que celle des cultures nationales. Les
résultats sont, dans chacun des cas, déplorables. Or, la leçon de Montesquieu et de Rousseau consiste à affirmer
la nécessité de ces trois aspects de l’être humain, de ces trois niveaux d’organisation de sa vie ; à mettre en garde
contre l’élimination de l’un ou de deux d’entre eux au profit du troisième. Montesquieu sait reconnaître le droit
de l’individu à l’autonomie, à la sécurité personnelle, à la liberté privée ; il n’ignore pas pour autant la force de
l’appartenance culturelle (l’esprit des nations). Enfin, bien que ses contemporains ne s’en soient pas toujours
aperçus, il ne renonce pas non plus à la référence universelle, qui seule permet de fonder les jugements de
valeur : la tyrannie est condamnable sous tous les climats, et ce qui est profitable à l’humanité doit être préféré à
ce qui est bon pour la patrie. Il en va de même pour Rousseau, qui décrit ainsi les différentes relations danslesquelles l’homme se trouve impliqué : « Après s’être considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres,
par ses rapports moraux avec les autres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses
concitoyens » (Émile, V, p. 833). Vie personnelle, vie sociale et culturelle et vie morale ne doivent ni être
supprimées ni se substituer l’une à l’autre ; l’être humain est multiple, et c’est le mutiler que de l’unifier. Mais il
ne suffit pas d’opposer l’humanisme à ses détournements, et de le leur préférer ; encore faut-il s’interroger sur
les origines de ceux-ci. Les choses semblent relativement claires pour ce qui concerne l’égocentrisme : c’est une
simple hypertrophie du principe d’autonomie individuelle, un excès dans une direction où les premiers pas ont
effectivement été accomplis par la philosophie humaniste elle-même : on ne s’est pas contenté de voir en
l’individu une entité nécessaire, on en a fait de plus un tout autosuffisant. Or, il n’en va pas de même du
nationalisme, du scientisme, du racialisme ni de l’exotisme. Si ces doctrines ont si bien « pris », c’est qu’elles
étaient porteuses de valeurs qui ne trouvaient pas d’autre forme d’expression, et dont le manque se faisait sentir.
Énumérons-les : le scientisme met la science à la place de la religion ; le nationalisme valorise l’appartenance au
groupe social et culturel ; le racialisme affirme la hiérarchie nécessaire des êtres humains ; l’exotisme
primitiviste valorise encore la communauté au détriment d’une poussière d’individus atomisés, il privilégie les
relations interpersonnelles de préférence à celles qui s’établissent entre les personnes et les choses. A examiner
cette énumération des valeurs qui se trouvent impliquées ou affirmées par les détournements de l’humanisme, on
peut tirer deux conclusions. La première, c’est que toutes ces valeurs trouvent leur origine dans l’idéologie
holiste. C’est la société holiste, en effet, qui respecte le consensus religieux, la hiérarchie des êtres et des
positions, le groupe plutôt que l’individu, le social plutôt que l’économique. Tout se passe comme si la victoire
de l’idéologie individualiste, qui est à la base des démocraties modernes, s’accompagnait du refoulement des
valeurs holistes, qui cependant n’admettraient pas de se voir traiter ainsi, et resurgiraient dans ces formes plus ou
moins monstrueuses que sont le nationalisme, le racisme ou l’utopie totalitaire. La seconde conclusion découle
de la première. L’idéologie holiste comme l’idéologie individualiste ne sont, à certains égards, que des
représentations partielles du monde. Elles déclarent primordiales certaines caractéristiques de la vie humaine et
leur subordonnent les autres. Cela veut dire qu’il est erroné de voir tout le bien d’un côté et tout le mal de
l’autre. Notre attachement actuel aux valeurs issues de l’individualisme (à l’humanisme) ne peut être remis en
question. Mais on aurait tout intérêt, comme le suggère déjà Louis Dumont, à tempérer cet humanisme par des
valeurs et des principes venus d’ailleurs. Cela est possible chaque fois qu’il ne s’agit pas d’incompatibilités
radicales, mais de réarticulation entre éléments dominants et dominés. C’est même le seul espoir que nous ayons
de maîtriser les forces agissant derrière ces valeurs holistes ; on doit chercher à les apprivoiser, si l’on ne veut
pas les voir réapparaître affublées du masque grotesque mais menaçant du racisme ou du totalitarisme. Il faudrait
pour cela trouver des expressions nouvelles aux valeurs holistes refoulées. Le scientisme n’a pu prospérer que
parce qu’il était venu combler le vide laissé par le départ de la religion en tant que guide du comportement ; cette
place doit en effet être remplie, mais non par l’idolâtrie de la science ; ce sont les grands principes éthiques,
autour desquels se fonde le consensus démocratique, qui doivent exercer un contrôle sur les applications de la
science comme sur les débordements de l’idéologie. Le racialisme codifie l’existence de hiérarchies entre les
êtres : il ne sert à rien de nier cette existence, ni le besoin que nous en éprouvons ; mais il faut écarter le
biologisme naïf, et assumer ouvertement nos propres hiérarchies, qui sont spirituelles, et non physiques : rien ne
nous oblige à souscrire au relativisme selon lequel « tout se vaut ». Le nationalisme valorise l’appartenance au
groupe : mais il faut être aveugle pour croire que cette appartenance est inutile ou négligeable (même si
l’arrachement au groupe peut avoir ses mérites propres) ; ce qu’on peut affirmer, en revanche, c’est qu’un fort
sentiment d’appartenance culturelle n’implique en rien un patriotisme civique ; et que les groupes auxquels on
appartient sont multiples, tant pai leur taille que par leur nature : la famille, le quartier, la ville, la région, le pays,
le groupe de pays, d’un côté ; la profession, l’âge, le sexe, le milieu, de l’autre. L’exotisme primitiviste évoqueavec nostalgie les lieux et les temps où les individus savaient rester « humains » les uns avec les autres, ou
communiquer avec la nature non humaine ; on peut en effet aspirer à ces valeurs, sans pour autant se mettre à la
diète du riz complet. Un humanisme bien tempéré pourrait nous garantir contre les errements d’hier et
d’aujourd’hui. Rompons les associations faciles : revendiquer l’égalité de droit de tous les êtres humains
n’implique nullement de renoncer à la hiérarchie des valeurs ; chérir l’autonomie et la liberté des individus ne
nous oblige pas à répudier toute solidarité ; la reconnaissance d’une morale publique n’entraîne pas
inévitablement la régression au temps de l’intolérance religieuse et de l’Inquisition ; ni la recherche d’un contact
avec la nature, à celui des cavernes. Un dernier mot. Montesquieu et Rousseau ont peut-être mieux compris que
d’autres les complexités de la vie humaine et formulé un idéal plus noble ; pour autant, ils n’ont pas trouvé une
panacée, une solution à tous nos problèmes. C’est qu’ils savaient que, même si l’équité, le sens moral, la
capacité de s’élever au-dessus de soi sont le propre de l’homme (contrairement à ce qu’affirment d’autres
penseurs, pessimistes ou cyniques), le sont aussi l’égoïsme, le désir du pouvoir, le goût des solutions
monolithiques. Les « défauts » de l’individu comme de la société en sont des caractéristiques aussi intrinsèques
que leurs plus grandes qualités. C’est donc à tout un chacun qu’il incombe de chercher à faire prévaloir en lui le
meilleur sur le pire. Certaines structures sociales (« modérées ») facilitent cette tâche ; d’autres (« tyranniques »)
la rendent plus complexe : il faut tout faire pour que les premières l’emportent sur les secondes ; mais aucune ne
dispense du travail qui incombe à la personne individuelle, parce que aucune ne conduit automatiquement au
bien. La sagesse n’est ni héréditaire ni contagieuse : on y parvient plus ou moins, mais toujours et seulement
seul(e), non du fait d’appartenir à un groupe ou à un État. Le meilleur régime du monde n’est jamais que le
moins mauvais, et, même si l’on y vit, tout reste encore à faire. Apprendre à vivre avec les autres fait partie de
cette sagesse-là.

_________________
« Ouaich ! »
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Christian Bobin : tant qu'il y a la main des hommes

le Mar 20 Mar - 8:26
Dire : cette vie est un jardin de roses, c'est mentir.
Dire : cette vie est un champ de ruines, c'est mentir.
Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d'en débusquer les merveilles,
c'est faire son travail d'homme et vous le savez bien :
ce genre de travail n'est jamais fini.

Christian Bobin

_________________
« Ouaich ! »
Hiémale
Invité

Re: Lire et/ou relire

le Mer 21 Mar - 9:43
Symphoenix a écrit:Mais Dieu ne se meut-il pas dans la Passion et ne se repose-t-il pas dans la Raison ?
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 22 Mar - 10:21
Jorge Luis Borges a écrit:Je n'écris pas pour une petite élite dont je n'ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Voinà.... Tout est là. J'ai enfin trouvé. Quand ceux qui ne vous connaissent pas parlent mieux du ressenti de la vie qui est vôtre, cela laisse au fond de mon âme une sorte d'amertume mélancolique.

_________________
« Ouaich ! »
Hiemale
Invité

Epistémologie

le Mer 28 Mar - 11:55
« L'épistémologie se définit comme une réflexion critique sur les principes, les méthodes, les conclusions d'une science. Réflexion critique, son projet est d'analyser sans complaisance, de soumettre à la réflexion les attributs d'une science. Il faut entendre par science un corps de savoirs constitués et, de ce point de vue, la psychologie est une science, au même titre que les mathématiques ou l'histoire. Les principes d'une science renvoie à ses fondements, ses origines, donc au type de questions qui lui sont propres. Les questions du psychologue ne sont pas celles de l'historien, ni celles du mathématicien. Chaque science pose des questions à des objets qui lui sont propres, et répond par des méthodes qui lui sont spécifiques. Les objets du chimiste sont différents de ceux du linguiste ou de ceux de l'économiste. Les méthodes du physicien ne sont pas celles du psychologue, qui diffèrent encore de celles du biologiste. Les conclusions des différentes disciplines (leurs concepts, leurs lois et leurs théories) diffèrent bien évidemment, elles aussi, tout autant que leurs principes ou leurs méthodes.»
Extrait de cours de sciences de l'éducation.
avatar
Joséfine
Admin
Messages : 240
Date d'inscription : 14/08/2017
Age : 54
Localisation : Occitanie
http://lacavernedupiaf.forumactif.com

Re: Lire et/ou relire

le Ven 30 Mar - 9:34
Cuicui a écrit:Je préfère sans aucun doute, le courage du loup à la ruse du renard. De même que le courage m'impressionne plus que l'intelligence.

_________________
« Ouaich ! »
Castafiore
Invité

Les jurons du capitaine Haddock

le Mer 4 Avr - 21:50

Bachi-bouzouk
Mille millions de mille sabords
Bougres de faux jetons à la sauce tartare
Coloquinte à la graisse de hérisson
Espèce de mérinos mal peignés
Cyrano à quatre pattes
Zouave interplanétaire
Ectoplasme à roulettes
Bougre d’extrait de cornichon
Jus de poubelle
Espèce de porc-épic mal embouché
Patagon de zoulous
Loup-garou à la graisse de renoncule
Amiral de bateau-lavoir
Bayadère de carnaval
Bougres d’extrait de crétins des Alpes
Espèce de chouette mal empaillée
Macchabée d'eau de vaisselle
Astronaute d'eau douce
Bulldozer à réaction
Simili-martien à la graisse de cabestan
Concentré de moules à gaufres
Espèce de mitrailleur à bavette
Tchouck-tchouck-nougat
Garde-côtes à la mie de pain
Papou des Carpates
Sombre oryctérope
Traîne-potence
MM
Invité

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 5 Avr - 10:51
Christian Bobin a écrit:La voie de l'oiseau
Sois présent, disait l'oiseau:
 garde tes soucis, garde tes projets, garde tes liens
 puisque tu as la faiblesse de tenir à tout ça. 
Garde tout
 mais élève toi d'un cran, ne serait-ce qu'un instant. 
Hisse toi sur ce tabouret de joie que je t'apporte, 
oui hisse toi un instant qui sera plus qu'un instant
 jusqu'à cette note que je tiens,
 jusqu'au sans-souci, sans-projet, sans-lien. 
Jusqu'au rien.
Chemise gonflée par le vent, 
l'oiseau chantait à tue-tête les amours de la lumière et du vide.

L'ivresse de renaître. Ch Bobin. Le Monde des Religions. Mai-juin 2014.
M M
Invité

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 5 Avr - 10:54
Je me lève ils se lèvent
je me couche ils se couchent
Où que je sois
ils sont là aux quatre coins de mon humeur
J’ai tellement besoin des mots
de tous ces mots
qui dansent qui valsent qui s’échappent
les mots goutte à goutte jongleurs de la lune
les mots à la bouche les mots pour le dire
que l’on voudrait avoir à soi pour soi près de soi
les mots qui étonnent détonnent électrisent
les mots des Grands les gros les grands mots
les mots du café d’en face qui sortent après minuit
les mots qui font mal les mots qui passent
les mots tout petits pour les tout-petits
les mots de la première fois
les mots éternels qu’on n’ose pas dire parce que c’est l’autre
les mots si beaux si ténus qui font toc-roc et tic-tac
les mots doux les mots de Mai
les mots qui jouent les mots qui se donnent rendez-vous
sur des balançoires et des musiques
D’un regard un seul
je les soupèse je les retourne
je les pâte à modeler je les avale
je les laisse je les reprends je les titille et je les déshabille
brusquement l’un après l’autre au hasard des secondes
et il, deviennent diamants du jour ou amants de la nuit
Faut-il écrire ? Faut-il parler ?
Plus j’attends plus c’est la nuit et sa bande de mots
qu’on redoute et qu’on connaît par coeur
Les menhirs les caméléons les sourds-muets
les passés la date à la gueule défoncée
les vicieux anonymes assoiffés de sang vierge
les justiciers les éclopés d’âme
qui pètent plus haut que leurs culs
et qui couchent avec une année de sentiments
ceux qui vous empêtrent ceux qui éclaboussent
ceux qui se cachent dans le blanc des yeux blancs
qu’on dira plus tard et que plus tard c’est déjà trop tard
Il est 5 h 32 !... Vous manquez d’humour
Moi ce que j’aime ce sont des mots
qui sentent qui tourbillonnent sitôt dits sitôt faits
les mots de la chance les youpi les hop là
avec de la crème chantilly
les inattendus les nouveaux les rigolos
comme des fruits comme des mangues
qui rendent ivres
ceux qui font vrai ceux qu’on agite
et patatras au bout de la langue se coincent sur le quai
d’une gare
ceux qui donnent courage puis qu’on envoie comme des filets
sur les passants qui se marchent sur les pieds pour les attraper
les mots fous les mots de paix les mots à fleur de mot...
Comme je vous en veux parfois de n’être que des mots ...
Mais qu’est-ce que je vais faire de vous ?
Une histoire ? une prison ? un poème ?
 Non ! Pas de poème !
J’ai trouvé
je ne ferai rien
... Je continuerai à parler !

In « Mots-Maux » Philippe Seurin
MjM
Invité

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 5 Avr - 10:57
Christian Bobin a écrit:"J'ai toujours dû la vie à ce que je voyais de pur.
 Si nous savions regarder le réel de chacun de nos jours, 
nous tomberions à genoux devant tant de grâce."

Christian Bobin a écrit:"Beaucoup de très belles choses nous attendent,
sans jamais s'impatienter de ne pas nous voir venir.
Mj M
Invité

Re: Lire et/ou relire

le Jeu 5 Avr - 11:00
Jean Grosjean a écrit:
«Jésus marchait sous les étoiles.
 Il ne se réhabituait à vivre qu'avec précaution. 
Il ne fréquentait encore que des tombes et son passage en réveillait les hôtes. 
Si insignifiants qu'ils aient été, ils avaient eu son expérience du naufrage. 
Ils se levaient prêts à lui faire escorte, mais il les congédiait gentiment, les laissant empotés dans leur résurrection. 
Beaucoup par une vieille habitude ou pour retrouver leur veuve et leur orphelin voulurent aller en ville, mais les portes étaient fermées et ces revenants qui pouvaient traverser les murs ne l'osaient pas. 
Ils gardaient dans les replis d'âme le respect de la matière et piétinaient désœuvrés le long du rempart.» 
 Le Messie. Jean Grosjean
Contenu sponsorisé

Re: Lire et/ou relire

Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous pouvez répondre aux sujets dans ce forum